lundi 21 août 2017

Revin, Brutalisme à la française

J'étais en silence. Parfois, il faut se taire.
Il semble que le Brutalisme soit devenu mainstream, un nouveau joujou pour les créatifs et les apéros carottes bio et bière locale.
Tant mieux ? Tant pis ?
Je vais vous parler de Hard French, ce Brutalisme à la française. Du vrai, du solide, du beau et ici, il n'y a vraiment pas d'humour ou de second degré quand je dis beau.
Rares sont les (Grands) Ensembles ayant en France cette force puissante et ce systématisme des grilles marquant, par la construction du chemin de grue, le paysage, comme on construit des Bastides, des Forts, des architectures tombant pour de vrai du ciel.
Nous irons à Revin, à Orzy dans les Ardennes. Je ne sais pas pourquoi mais je trouve que Hard French ça va bien avec Ardennes, une terre forte, puissante, sans joliesse facile. Dans la boucle de la Meuse les architectes et les autorités ont décidé de construire un ensemble de logements sur cette terre. On a fait comme on fait à l'époque. On a barré.
Regardez comment cette carte postale La Cigogne a enregistré le nouveau paysage :



Inutile de trop en dire, on saisit bien comment la géométrie pure des barres de logements est venue contre les courbes du paysage. C'est beau. J'aime ça. C'est bien comme cela que l'on fait monter au regard les particularités d'un lieu en y opposant les contraires. On dirait : sans remords. C'est ça. Sans remords. On devine déjà que les barres de logements s'enfoncent dans les douceurs des collines comme un coin d'acier dans une buche.
On a de la chance car on trouve facilement le nom des architectes et des collaborateurs de cette Z.U.P ici :
http://archiwebture.citechaillot.fr/fonds/FRAPN02_BOSJE/inventaire/objet-12696
Et quelle joie de retrouver le nom de Jean Bossu ! Les plans nous montrent la construction d'immenses carrés presque fermés ou même totalement fermés par les barres de logements qui viennent donc sans égard s'enfoncer dans la terre. On saisit bien cette idée du Modernisme de s'interdire l'étalement pour libérer le sol et, par une verticalité en quelque sorte horizontale, densifier les habitations et former ainsi des espaces dont, bien entendu, on mesure mal l'usage car si peu paysagé. C'est un reproche que les paysagistes d'aujourd'hui font à ces espaces, leur blancheur en quelque sorte, leur platitude mal engazonnée. Car l'époque n'est pas aux herbes folles, aux touffus organisés, à l'abandon du jardin à sa propre liberté. On dessine. Du plat dans lequel des chemins d'usage seront tracés.
Rapprochons-nous :



Vous voyez la Beauté des fortins ?
Au premier plan l'ilot est entièrement clos, inventant une ile intérieure aux constructions, une exception spatiale que peut-être ai-je le droit de comparer aux réalisations de Fernand Pouillon. Je me souviens aussi de Firminy-Vert. Mais ne vous faites pas avoir par l'échelle car cette fermeture apparente permet tout de même à tous les logements de bénéficier d'une vue, d'un dégagement très ouvert sur le paysage.
La vue.



Des machines à voir et à habiter, voilà ce que cette Z.U.P offre.
Aujourd'hui on ouvre les îlots pour la Police et les pompiers. On ouvre pour que "ça circule", pour que le mystère de cette cour fermée soit mis au grand jour des autorités. Il existe pourtant des places qui ne sont des lieux que parce qu'elles sont fermées. Cette carte postale nous permet aussi de deviner la très belle et régulière grille de la façade, alternance simple et cinétique des ouvertures et des plans de béton. Là aussi la ponctuation de cette façade et son étendue s'opposent ou plus certainement font vibrer comme une contre tonalité le reste de l'image. On ira voir tout à l'heure comment cela est si bien dessiné et comment le principe de construction est laissé lisible, voir affirmé car, on croit encore à l'époque que la structure est une esthétique et que sa franchise est une morale. Le voilà, le vrai et utile Brutalisme.
Sur cette dernière carte postale :


Un point de vue, un point de vue organisé comme tel puisque même une pancarte et des aménagements prouvent que l'on vient là voir le paysage. Et que croyez-vous que le spectateur voit ? Il voit le chantier de cette Z.U.P. Quelle chance !



La grue est encore en place, le sol est encore retourné et le spectacle du montage des immeubles devait être un beau cadeau pour ceux qui venaient jusque là. On aimera la veste rouge du monsieur qui me rappelle le point rouge sur les cartes postales de l'éditeur-photographe John Hinde.



Mais m'en voudrez-vous beaucoup si je vois sur cette carte postale un signe à moi particulièrement adressé ? Pour saisir le point de vue, les autorités locales ont disposé des bancs de béton superbes. Il se trouve que j'ai trouvé, perdus dans les feuillages, en compagnie de mes amis Catherine, Lucas et Isaac ces mêmes bancs à côté de chez moi. Comme l'architecture d'Orzy, ils ont une franchise, une beauté simple et un sens de l'accueil dans leur dessin. Ils sont très beaux. Je n'ai pas trouvé le nom de leur éditeur ou designer.





Aujourd'hui Google Earth nous permet de voir que l'îlot au premier plan a été ouvert. On remarque aussi des pignons décorés de tuiles d'une laideur immonde que les bailleurs ont tant aimé poser sur les murs aveugles des cités de France. Heureusement, il semble que les façades n'aient pas trop bougé et que le polystyrène d'une isolation par l'extérieur ne soit pas encore posé. Pour combien de temps encore pourrons-nous jouir de la grande qualité structurale de cette façade ? Pour combien de temps encore ?
Espérons que quelque part à Orzy ou à Revin, quelqu'un aime cette architecture et défendra ses particularités structurelles et que Monsieur Hulot et ses services ne viendront pas nous emmerder, je parle du Ministre pas du génie de l'espace construit.
Sans aucun doute aussi que Xavier Dousson viendra également nous donner quelques éclairages sur Jean Bossu.







 








 

samedi 5 août 2017

Mon œil


Qu'est-ce qui fait la qualité d'un espace ?
Pourquoi, immédiatement, les sentiments de plénitude, de tranquillité et de paradis sont venus se poser sur cette image comme si je l'attendais depuis toujours ?
Est-ce l'objet même de l'espace qui me séduit : un escalier solide et massif montant sans obstacle, ou bien l'articulation des circulations entre le palier et la possible jonction avec deux mondes invisibles, celui de l'étage et celui derrière le corridor ? Ou est-ce la ligne noire de carrelage parfaitement à l'horizon de mon œil qui, soudain, forme une quasi ligne horizontale alors qu'elle se plie aux angles des pièces ? La blancheur.
La blancheur ombrée à peine, doucement, comme si chaque grain de lumière devait jouer avec les imperfections d'un pigment. Et croire aussi à la traduction du noir et blanc sans se poser la question de la couleur. Une porte fermée, simple, sans effet de mystère est comme une échappatoire possible. Elle n'effraie pas ou ne met pas en demeure de l'ouvrir. La grille orthogonale de sa fenêtre est comme la visée de la mise au point du photographe. Sans doute qu'ici, l'infini et la profondeur de champ furent ainsi réglés. Les deux arcs en plein cintre, l'un immense et l'autre plus petit, se retrouvent sur l'angle droit d'un mur. Pas d'effet de colonne, juste la tombée parfaite de leur épaisseur.
Il m'aura fallu un moment pour voir le brancard. Abandonné dans le couloir, derrière, laissant tomber sur lui, à la perfection, son drap blanc que, malgré tout ce bonheur, je ne peux penser que mortuaire. Pourtant même cela ne m'effraie pas, ne m'inquiète pas, et même me rassure. La mobilité possible sans doute, le mouvement bien huilé des roues sur un sol parfaitement propre sont aussi très rassurants.
Personne.
Enfin ! Je suis seul dans la lumière d'un lieu. Libre de mes choix. Monter, partir, mourir.
Je pense à Pieter Saenredam auquel on croit rendre hommage en évoquant la Modernité d'un Mondrian. Non.
Pas de cela s'il vous plaît. Simplement la lumière d'un soleil interstellaire venant de très loin se cogner dans l'architecture et rebondir sur les sels d'argent d'un plan-film. Et mon œil en écho. Mon œil au singulier, ma chimie, mes organes.
Et vous dire que malgré toute cette beauté, malgré cette perfection métaphysique l'auteur de l'image reste anonyme.
Je mets son anonymat au-dessus de tout. Perdu dans les limbes sérieuses de l'Histoire de la Photographie sa modestie oublieuse me répond. Après tout, pourquoi se raconter lorsque l'image le fait pour vous ? Et qu'est-ce qu'un nom de plus ou de moins imprimé au dos d'une carte postale aurait ajouté à mon voyage, à mon repos ?
J'aurais pu juste lui dire merci une fois de plus.
Merci.

St Antonius Ziekenhuis, Utrecht, Trappenhuis.
Pas de nom de photographe, d'éditeur ou de date.. .ou d'architecte.



lundi 31 juillet 2017

Trois livres pour la Révolution

 Le hasard ou la nécessité ?
Tout a commencé avec la découverte dans la bibliothèque de Jean-Michel Lestrade de l'ouvrage de Anatole Knopp Architecture et mode de vie qui est une compilation de textes des années 20 en U.R.S.S des architectes et urbanistes qui ont tenté et parfois réussi à faire de l'architecture révolutionnaire que, trop vite, on mettra sous le même mot de constructivisme.



Ce que permet Anatole Knopp dans cet ouvrage c'est bien de montrer les combats idéologiques et esthétiques de cette période et de relativiser l'uniformité de cette école. Pour ma part, j'avoue que c'est sans doute l'un des plus forts ouvrages qu'il m'ait été donné de lire, tant la liaison entre les désirs de changement de vie, de remise à plat de la société ont généré des mouvements, des formes, des articulations urbaines d'une grande richesse, d'une grande âpreté aussi mais avec des combats et des violences qui ne furent pas seulement de papier. La disparition violente de Okhitovitch en est la preuve, tout comme l'extinction finalement du mouvement moderne des constructivistes très rapidement mis sur le bord sous la pression d'un despotisme, comme partout, extrêmement conservateur et qui accusait (parfois aussi avec raison) les modernistes d'un formalisme vain et donc réactionnaire... La trajectoire de Melnikov est à ce point exemplaire.
Difficile parfois de faire le tri, de trouver sa respiration dans ce tourbillon de réflexions et d'urgences mais aussi dans une violence politique absolue voulant changer la vie par des constructions sommées de faire image de cette Révolution, sommées de produire sa communication et surtout affirmer que le Peuple, celui-là même qui est l'objet de ce bouleversement de l'histoire, doit être celui qui pense son architecture. Notons que ce livre, très pauvre dans son édition, n'est pas un bel objet d'éditions de belles images et icônes constructivistes pour Arty en mal de libération formelle ou de révolution de papier pour centre d'art contemporain. Il faut le lire et pas le regarder...
Le livre est publié en 1979 à seulement 1500 exemplaires, sans doute que déjà à cette période, le Constructivisme, le vrai, celui dur rêvant pour de vrai ne risquait pas encore de trouver son public. Je crois qu'aujourd'hui, il ne serait même pas publié tant le fond de ses idées doit être appréhendé avec une liberté d'esprit bien plus grande que nous l'autorise notre France en marche. En tout cas, il sera, restera pour moi, un livre essentiel, l'une des briques les plus importantes de ma bibliothèque mentale, le livre lui, devant retourner dans l'agence Lestrade.
Je me pose évidemment la question de la réception de ce livre par Jean-Michel Lestrade et la place que pouvait avoir cet ouvrage dans sa propre bibliothèque. Pour l'instant, à part peut-être ses relations ambigües avec Briniscu ou sa participation à des mouvements de la Libération, rien ne permet de penser que Lestrade était particulièrement impliqué dans des mouvements communistes. D'ailleurs, en 1979, on pourrait aussi penser que ce fut Briniscu qui lui offrit ce livre. Mais, ce livre possède une particularité, il contenait des feuillets libres, un tapuscrit dont nous évoquerons le contenu plus tard.
L'autre livre dont je veux vous parler est celui que m'a offert Thomas Dussaix.



Ce livre est un superbe ovni, une chance, un angle vif. Il s'agit de l'ouvrage de Fabien Bellat Amériques/U.R.S.S, Architecture du défi qui réussit à nous faire comprendre les échanges entre les deux mondes, comment des histoires communes, des oppositions, des défis mutuels ont créé bien plus de similitudes ou de proximité que l'histoire de la Guerre Froide ne pourrait le laisser croire. Ce livre est incroyablement documenté, d'un sérieux solide mais pas pesant, d'une lecture aisée et qui donne la sensation de vous aider à comprendre ce qui nous étonne. Là encore, un auteur en débordant seulement le jeu facile d'un comparatif d'images ou d'un point de vue trop rapide et expéditif, nous permet de saisir une part de l'Histoire de l'Architecture qu'on aurait pu croire simplement impossible. Or, les échanges, les capillarités entre les deux mondes sont ici expliqués, analysés, dépouillés avec vigueur en échappant à des idées trop préconçues. Et on apprend, on apprend, on apprend ! Quel plaisir ! Ce livre sera le complément idéal au très beau livre de Chaubin en y apportant sans doute un environnement politique, conceptuel et théorique qui lui manquait un peu. J'ai, pour ma part, repris le Chaubin juste après la lecture du livre de Fabien Bellat pour, comme imprégné par les analyses, regarder et redécouvrir à nouveau les images. On notera que le livre de Fabien Bellat est très illustré et pourrait passer pour un simple livre d'images. Il est pourtant aisé d'entrer dans le texte, l'auteur sachant construire et conclure chacun des chapitres, raconter l'histoire, trouver des personnalités incroyables ou des mouvements de pensée passant les frontières et le rideau de fer avec agilité ! Voilà une vraie découverte ! Merci Fabien Bellat, merci Thomas pour ce cadeau.
Pour finir, comment ne pas retourner à l'origine et entendre la voix de l'un des acteurs de cette Révolution ?



Maïakovski !
Les éditions du sonneur nous offrent l'opportunité de lire le voyage vers les Amériques que le poète soviétique fit en 1925, l'année même du Pavillon de Melnikov à Paris. On y retrouve une langue tranquille, une manière assez simple de décrire et d'expliquer mais aussi de décrypter le monde et ce que le poète voit. Il s'agit bien d'un texte de voyage qui tente de raconter le mouvement, les perceptions et de faire des signes des sens souvent à charge...
Le livre est court, ramassé, dense. Pas ici d'exploit stylistique particulier ou révolutionnaire, pas de jeux formalistes, pas de remise en question de la nécessaire description des objets ou des sentiments. Tout tient dans la manière dont l'angle de lecture permet bien de saisir un monde à la fois fascinant mais aussi accusé et coupable d'avance.
Mais une chose stupide finalement m'interpelle. À la fin de l'ouvrage, je comprends que Maïakovski est passé au Havre et à Rouen. Je ne sais pas pourquoi, soudain, ces deux noms de villes pour moi si proches, si familières, nommées ici par le poète, traversées par lui, m'émeuvent beaucoup.
Rouen, Le Havre, Maïakovski. Des lieux et un corps, des lieux et une pensée. Surtout des lieux et un espoir. Changer la vie, changer la ville.

Bonnes lectures à tous.

Architecture et mode de vie, textes des années 20 en U.R.S.S.
Anatole Knopp, édition Presses Universitaires de Grenoble/actualités-recherches
isbn-2.7061.0155.05 1979

Amériques/U.R.S.S. Architectures du défi
Fabien Bellat, éditions Nicolas Chaudun
isbn-978-2-35039-173-1

Ma découverte de l'Amérique
Vladimir Maïakovsky, éditions du sonneur
isbn-978-2-37385-039-0
Merci Nicolas Moulin pour le conseil de lecture.

Pour revoir certains articles liés à ces lectures :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/10/construire-le-constructivisme.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/08/marcel-aux-pays-des-soviets.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2009/02/tres-lest-recto-verso.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2008/08/constantin-melnikov-paris.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/05/et-si-la-revolution.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/10/melnikoff-contre-tout-contre-hausermann.html
http://archipostcard.blogspot.fr/search?q=moscou
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/10/face-face-extreme.html
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samedi 29 juillet 2017

Kangourou ? Le siège, pas le slip

Ah ! Ce plaisir joyeux et innocent de toujours pouvoir nommer les choses et les images !
Ah ! Cette joie intense de se voir reconnaître, de sentir la mémoire vous chatouiller là où il faut et tranquillement vous diriger vers des carrefours d'images ou des concordances de formes !
C'est ce qui m'est arrivé à Bruxelles dans le superbe (et un peu vide) Plasticarium qui nous montre la très belle et incroyable collection de design en plastique de Philippe Decelle.
Alors que j'arpentais les allées retrouvant ici des objets de la collection de mon frère Christophe ou des icônes du Design désirées, je tombai en arrêt devant un siège de plastique dont j'apprenais le nom et l'auteur : le Kangourou par Ernst Moeckl.
En regardant la chaise, je me souvenais parfaitement que chez moi dormait une carte postale montrant celle-ci dans un environnement de bar ou de colonies de vacances. Le souvenir était à la fois confus pour l'environnement et étrangement précis pour le siège. Sans doute que, mise de côté dans la boîte spéciale Design de ma collection depuis longtemps, attendant son identification, la carte postale avait marqué mon esprit, essentiellement, cette fois, non pas pour l'architecture mais pour le design assez humoristique de ses sièges.
La voici :

Comme pour l'architecture, j'avoue toujours aimer voir les objets dans leur usage, dans leur monde. Ici des jeunes souriants dans le "Milchbar" font semblant de ne pas savoir qu'ils posent... Que la jeunesse allemande est belle quand elle est assise sur du plastique moulé !




















































































Nous sommes dans un lieu de repos et de villégiature pour la FDGB, syndicat des salariés de la République Démocratique Allemande donc, nous sommes encore en Allemagne de l'Est.
Comment les responsables de cette Allemagne décidèrent du choix audacieux et moderne de ce type de siège ? Ernst Moeckl exerçait-il en Allemagne de l'Est ?
Je trouve peu d'informations sur ce designer, voyez ici :
https://collection.cooperhewitt.org/people/420555755/
On ne peut tout de même pas oublier de dire que ce siège doit sans doute beaucoup au zig-zag de Rietveld, dans une version mêlant le Pop du plastique et quelque chose d'une morphologie organique presque Art Nouveau.
Il est aisé de comprendre pourquoi il se nomme Kangourou. Pour certains objets, l'animal offre sa poche ventrale, pour d'autres ses pieds solides et bondissants. Il doit être amusant en s'habillant de l'un, de s'asseoir sur l'autre.
Messieurs, à vos clichés !

Pour des préoccupations textiles :


Pour visiter le Plasticarium :
http://www.adamuseum.be/home-museum-fr.html


vendredi 14 juillet 2017

Bulles ! Pluie ! Pluie ! Pluie !


Il pleut des Bulles six coques sur cette carte postale Théojac mais il semble qu'il pleuve aussi sur les Bulles six coques si on en croit le correspondant qui envoie des nouvelles depuis Gripp et son village de Vacances !


















Le 27 décembre 1968, il fait donc un temps de chien sur nos belles architectures. On notera que sur le cliché de cette carte postale signé Doux pour Photo Pyrénéa comme d'habitude le ciel est bleu et le soleil doit être au zénith si on en croit l'ombre bien posée sous les Bulles. On aime les voir ensemble, associées en grappe, un peu comme ça, l'air d'avoir été saupoudrées sur le terrain, parfois en densité à droite, tantôt plus écartées à gauche. Les couleurs aussi, un peu au hasard, on remarque que les coques des bulles vertes présentent déjà deux variations, l'une d'elles étant d'un mat étrange. Que faut-il en conclure ? Usure prématurée ?
Nous allons prendre plaisir à les regarder l'une après l'autre. Mais avant, on note que la prise de vue donne la chance au cadrage de placer les Bulles dans le paysage, montrant la nature autour, pour bien signifier la surprise de leur apparition, le jeu aussi avec le reste du village.
On notera aussi que les minuscules témoins depuis ce point de vue savent pourtant qu'ils sont photographiés et même posent pour le photographe. On imagine facilement l'arrivée sur place de ce photographe, les discussions et la joie pour eux de figurer immortalisés sur une carte postale qui sera diffusée par le Village de Vacances si on en croit le beau tampon bleu.
Pour ceux qui seraient curieux de visiter l'intérieur de l'une de ces Bulles six coques, je vous conseille le reportage publié par le Réseau National des Micro et Mobiles Architectures :
https://renamimoa.jimdo.com/chantiers/






dimanche 9 juillet 2017

Faire l'amour chez Corbu

Faire l'amour.
Enfin, surtout offrir l'espace et la lumière pour.
Sans doute que mon obsession ici prend le pas sur la réalité des faits. Un grand lit double, imposant, presque surdimensionné dans son espace, dont le pied du lit touche presque le mur, reste tranquille en attendant la nuit, le coucher, le sommeil des parents.


Cette carte postale des éditions Gaby pour Artaud en photographie véritable nous montre la chambre d'un appartement de Type S de la Maison (Cité) Radieuse de Rezé. C'est l'éditeur de la carte postale qui le précise. La lumière est violente, brûle le paysage au dehors et vient éclairer peu de choses finalement : un grand lit avec son couvre-lit aux motifs si 50, une chaise que j'avais prise pour une lampe, une commode très sobre presque invisible dans le contre-jour.





















Pour le reste, il n'y a que de l'architecture. Le mur de gauche à la matière étrange ne possède aucun décor, aucun tableau, aucun objet décoratif, le mur de droite au placage de bois offre une niche vide. Le rideau, seule coquetterie, reprend le tissu du couvre-lit. On hésite entre une ambiance monacale, une chambre de décor faite pour la visite, un couple peu enclin au décor pour son sommeil et toutes les autres choses du lit, la maladie, l'amour, la lecture du soir. Le lit lui-même ne laisse que peu de place à un délire moderniste même s'il est assez bien dessiné, sans effort.
Je crois que ce lit n'a malheureusement pas beaucoup vécu, à part dans l'imaginaire des visiteurs, son rôle si important et si intime. Il n'est que projections pour les visiteurs d'un appartement-témoin ou pour celui qui écrit cet article.
Baiser chez Corbu, est-ce comme ailleurs ?
Sans doute. Mieux peut-être. Pouvoir en même temps, par l'arrivée de la lumière, le faire en étant associé au déplacement du soleil, dans l'intimité, les enfants partis jouer sur la terrasse.
Je ne sais pas. Aujourd'hui on dit suite parentale comme si l'appartement, la maison devaient prendre les plis et le vocabulaire des hôtels et des palaces. Chambre c'est trop triste comme appellation, trop restreint. Les parents ont besoin d'une suite et les enfants d'un coin.
Pourrait-on connaître la vie intime des architectes à la lumière des espaces qu'ils ou elles offrent aux ébats amoureux ? L'éloignement de la chambre, sa volumétrie, sa liaison avec les autres espaces, les ouvertures et surtout aussi son isolation phonique... Mais, me direz-vous, après tout, la chambre n'est pas obligatoire pour cette fonction importante. On peut aussi bien la pratiquer ici :



Toujours par Artaud pour Gaby, (non ce n'est pas le nom du couple), voici la cuisine du même appartement. Nous en avions un peu déjà parlé ici. La table est sans doute de Charlotte Perriand. Table solide, puissante et un rien joueuse avec son plateau asymétrique. Ludique. Peut-on rêver aussi à un érotisme du passe-plat ?
Le vide de cette salle de séjour et de ce coin cuisine comme le nomme l'éditeur dit bien que l'image est celle d'un appartement de visite. La photographie tente de raconter l'habitabilité du lieu, d'offrir les articulations entre les espaces, alors que le coin cuisine dit bien, à lui seul, que cette cuisine est petite, réduite à peu de choses mais aux choses essentielles. Petit voulant suggérer pratique voire rationnel. Le nombre de chaises raconte la famille : 6 personnes, enfin... 6 places. C'est beaucoup. Un fauteuil est même caché derrière, c'est lui qui autorise le terme salle de séjour.
Je ne sais pas pourquoi mais mon œil est attiré par le crépis du plafond, ciel bas jouant avec la tempête de la croûte sur le mur, souvenir des côtes bretonnes acheté l'année dernière à Brest. Enfin, je m'autorise à le rêver.
Qui vit là aujourd'hui ? Quand a-t-on redescendu la table et les chaises pour offrir enfin cet appartement-témoin à de vrais habitants ? Qui a récupéré le tableau et le matelas ? Que devient l'écho des pas de tous les visiteurs dans cet appartement enfin rendu à sa fonction ? La Maison Radieuse de Le Corbusier offre toujours le couchage, le repas familial, la vie normale. La vie.

Pour voir ou revoir les articles sur le mobilier des Cités Radieuses, quelques liens :
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/02/le-corbusier-concret.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/10/le-corbusier-interieur.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/02/le-corbusier-habitable.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/04/le-carnet-et-le-corbusier.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/04/une-folie-marseillaise.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/01/la-photographie-accuse-tort.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/03/pieces-deau.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/09/le-corbusier-dans-ses-meubles.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/09/le-corbusier-2-dedans-2-dehors.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/08/un-reflet-tres-moderne.html



samedi 1 juillet 2017

Raoul Jourde, de Royan à Bordeaux



Jean-Michel Lestrade apprit l'existence de l'Océanic par hasard, au cours d'une conversation sur Raoul Jourde lors du chantier de la construction du Front de Mer à Royan. L'ingénieur avait émis l'idée d'aller visiter le Parc des Sports de Bordeaux, véritable star du béton en France juste avant la guerre et dont il avait tant et tant entendu parler comme d'un exploit technique lors de ses études. Il lui était impensable, ici à Royan, si près de Bordeaux, de ne pas prendre une journée pour aller rendre visite à ce chef-d'œuvre technique et poétique. Et voilà que Ferret lui raconte que Royan possédait encore en 1945 un hôtel, l'Océanic, qui était l'œuvre également de Raoul Jourde. En fait, ce n'était pas précisément à Royan mais à Saint Georges-de-Didonne que l'hôtel avait été construit avant qu'il ne soit détruit par les allemands.
- Effectivement, il ne reste rien ! Ce tas de gravas, c'est triste.
- Oui, Lestrade, je vous avais prévenu. Un tas. Il ne reste que ce tas qu'il faudra d'ailleurs déblayer rapidement pour reconstruire.
- Espérons que l'on reconstruira aussi bien. Ferret, vous connaissez l'architecte en charge de cette reconstruction ?
- Non, Lestrade, j'avoue, pour l'instant, je n'en ai aucune idée.
L'ingénieur et l'architecte reprirent leur automobile et retournèrent à Royan. Ce qui amusa Lestrade c'est qu'il trouva dans le café-tabac de Saint-Georges encore des cartes postales de cet hôtel. Il décida d'en envoyer une à Jocelyne.
La carte ne disait rien de son architecte mais montrait un bâtiment très Art Déco aux balcons épais et dont l'enseigne Océanic posée sur le fronton agissait comme un générique de film de l'époque. Jean-Michel ne savait jamais quoi écrire au dos des cartes postales, il faisait comme tout le monde, il indiquait le temps, il demandait si tout allait bien et ajouta tout de même cette mention que Jocelyne connaissait bien : archives. À ce mot sonnant comme un code, Jocelyne savait qu'elle devait bien ranger la carte postale dans l'une des boîtes de l'agence, cette fois celle des hôtels. Jean-Michel aimait bien cet hôtel sachant afficher à la fois un aspect spectaculaire et aussi une forme pragmatique de la Modernité. Il regrettait tout de même un manque d'élan du volume de l'entrée qu'il aurait, pour sa part, élevé un peu de deux ou trois étages.
Le lendemain, après une matinée dans la Traction empoussiérée par des routes un peu chaotiques et asséchées par un été très chaud, il arriva devant le Parc des Sports de Bordeaux.



Il entra sans difficulté sur le terrain. Personne pour lui demander ce qu'il faisait là. Il aima immédiatement comment son horizon se courbait en suivant l'ellipse des tribunes qui agissait somme une couronne délicate de voutains de béton. Pas de pilier. Il monta dans les tribunes, choisit un emplacement à l'ombre, regarda le vide immense du terrain en attendant les cris et les clameurs du public et des joueurs. Il sortit son carnet de dessin, commença un croquis. Il fit pas moins de sept dessins et laissa son après-midi filer doucement vers le soir. Il vit apparaître à sa gauche un petit groupe de jeunes venus s'entraîner. Il posa son carnet, regarda les joueurs faire des gestes qui, depuis son point de vue, semblaient incohérents. Il mesura à l'œil les piliers, évalua les masses, les ferraillages, les appuis comme il le faisait toujours. Il fallait se résoudre à rentrer à Royan. Il ne regrettait jamais sa solitude. Il lui faudra l'arrivée de Mohamed dans sa vie pour comprendre que ce qu'il sentait et ce qu'il analysait pouvait bien prendre aussi corps dans une altérité, un fils.......................................................
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Jean-Michel trouva ce point de vue particulièrement intéressant et surtout original. Depuis une hauteur difficile à apprécier, on pouvait voir la nouvelle ville de Royan dans la perfection de sa Reconstruction, offrant enfin, après toutes ces années d'attente son visage final. La courbe de la rue Gambetta descendant légèrement, la verticale audacieuse de Notre-Dame dont il avait contribué avec Gillet à construire la puissance donnant aussi à la ville un roc solide pour s'accrocher. On voyait même le bel Hôtel Continental à la droite de la carte postale Berjaud. Jean-Michel Lestrade avait une admiration pour le très beau dessin de l'ilôt 106 de l'architecte Mialet dont les pare-soleil faisaient des rayures régulières sur la photographie.



Il n'hésita pas une seconde et acheta cette carte postale qu'il n'envoya pas mais rangea dans son roman d'Agatha Christie comme un marque-page précieux.
Aujourd'hui, Jean-Michel Lestrade ne travaillera pas. Il tournera le dos à l'architecture, il passera la journée à la plage, lisant entre deux baignades, s'amusant de sa solitude, observant ici ou là les beautés en maillot, pensant qu'il avait bien droit aussi, en remontant ce soir de la plage, à une douzaine d'huîtres sous les voûtes du Front de Mer.
C'est Walid qui trouva, hier, la carte postale parfaitement rangée dans la boîte nommée Royan posée sur l'étagère la plus haute de l'Agence Lestrade. Au verso, à la plume et à l'encre rouge, figurait cette seule inscription : archives.

Par ordre d'apparition :
- carte postale édition Berjaud pour Tito.
- carte postale édition La Cigogne, exclusivité de fabrication André Leconte.
- carte postale édition Berjaud.
Fonds Agence Lestrade.
Merci Natacha Petit.

jeudi 22 juin 2017

Meurtre chez Aalto



Le commissaire de Police, Pascal Jahouel était en vacances avec sa somptueuse épouse.
l'Inspecteur Vatanen l'avait convié chez lui à Helsinki pour le remercier de la résolution d'une enquête l'année passée, enquête qui avait permis d'élucider le crime devenu fameux de Gloria Kieniemi, cantatrice, retrouvée assassinée dans la maison du célèbre architecte Alvar Aalto.
L'enquête avait permis de retrouver en France le tueur, Jacques Dévil, amant jaloux doublé d'un escroc qui avait tenté de refourguer les bijoux de la cantatrice à Paris.
Les deux amis, dans une belle barque de bois de bouleau avaient entamé leur partie de pêche en espérant bien que, loin de la rive et du monde, ils pourraient enfin vivre leur passion pour le saumon vivace au bout de la ligne. Tous deux parlaient peu. D'abord parce que chacun avait une maîtrise de la langue de l'autre peu développée, surtout le Commissaire Jahouel qui, malgré des tentatives en anglais, voire en espagnol, réussissait surtout à se faire comprendre par des gestes et des sourires qui remplaçaient parfaitement tout autre mode de langage. Mais pourtant, malgré cette difficulté ou même certainement grâce à elle, les deux policiers étaient de vrais compères, riant fort, s'amusant d'un rien, se couchant tard devant une bouteille d'aquavit et refaisant le monde à grands gestes brassant l'air frais de la rive. Le clapotis léger des vagues du lac était comme une conversation partagée. On les retrouvait parfois au matin, revenant de la forêt, encore un peu de l'alcool de la veille dans les yeux.
Pour l'instant, le Commissaire Jahouel essayait de comprendre son ami Vatanen qui tentait de lui faire saisir les qualités architecturales du génie national de l'architecture, Aalvar Alto.
- Grand, respire, tu vois. Espace là, lumière partout partout lumière ! Tentait en français Vatanen.
- Oui, Yes et  bois, partout bois éveriouère, éveriouère. Aille laille kite. Yes ! Wood, éveriouère, répliqua Jahouel
- Mais tou voua, crime ! Crime ! Meurtre dans beauté bâtiment ! Trop triste ! Non ? Reprit Vatanen soudain sérieux et en colère, même affligé. La barque se mit à tanguer devant autant de fougue. Le Commissaire Jahouel eut juste le temps de se tenir fermement au flan de l'embarcation, évitant de tomber dans le lac un rien froid encore à cette saison.
- Oui ! Alors que beauté ! La beauté n'empêche pas le crime, tu vois ? Yourunedeurstande mon cher Vatanen ! Yourunederstande ? Beauty is not a crime but but but Beauty is not a protection for ze ouikédnesse ! Ok !
La barque se stabilisa laissant une onde concentrique partir vers le large.
- Wickedness ! tu as raison, toi. Partout. Wickedness...
Sur ce mot parfaitement prononcé par l'Inspecteur Vatanen le silence se fit. Chacun d'eux entrant en réflexion. Le commissaire Jahouel revit le corps mutilé de la cantatrice allongé sur les dalles de pierre du jardin de la maison de Aalto, une flaque de sang venant nourrir le gazon. Vatanen lui, tout en surveillant sa ligne et les mouvements imperceptibles de son bouchon, pensa à l'articulation des pièces et tenta mentalement de faire le plan de la maison du crime.
- Fisk ! Fisk ! Cria soudain Vatanen.
- Oh, oui ! Et un gros !
L'excitation fit à nouveau bouger l'embarcation, le chapeau de paille de Jahouel tomba à l'eau et partit en voyage mais le Commissaire ne s'en rendit compte que bien trop tard, trop heureux de voir son ami avoir accroché un saumon magnifique.
Le poisson vivant, remuant, tentant de toutes ses forces de rejoindre depuis le fond de la barque les eaux profondes du lac ne pouvait comprendre les embrassades joyeuses et un peu dangereuses des deux complices qui ne rentreraient pas bredouilles.

Par ordre d'apparition : carte postale, édition du Alvar Aalto Museo, photographie de Maija Holma.
Merci Pascal.
Extrait du numéro spécial Alvar Aalto, l'Architecture d'Aujourd'hui, 1950. Fonds bibliothèque Agence Lestrade.










dimanche 18 juin 2017

Les raisons des images



- Tu vas prendre, tiens... Euh... Cette photo. Tu vas t'asseoir, te calmer un peu et tu vas me calculer le poids et la masse de béton pour une cheminée de ce genre.
- Purée ? Quoi ? Non mais tu rigoles comment que tu crois que...
- Allez ! Allez! Tu discutes pas ! Tu remontes pas tant que t'as pas essayé. Je dis pas réussir, je dis au moins avoir fait l'effort d'essayer. Tu peux le faire.
- Mais bon, Merde fais chier...
- Oh eh, tu te calmes et tu me parles sur un autre ton d'accord ? Sinon c'est clair, tu restes cet été ici, avec moi pour finir le chantier d'Ivry et...
- Ok ok ! Je le fais ce putain de calcul. Donne-moi une heure, une petite heure et tu pourras me foutre la paix.
Le silence se fit. Jean-Michel regarda Mohamed prendre sur la table les règles à calcul, deux rapporteurs, les perroquets, et le guide-calculateur du béton armé. Il posa son menton sur son bras accoudé sur la grande table. Sa jambe gauche était prise d'un tremblement irrépressible qui faisait un léger tac tac tac sur la table. Jean-Michel se mit en face de son fils, le regarda dans les yeux, attendit qu'il ait vraiment commencé le travail.
- Peux pas savoir la hauteur de ta cheminée, j'ai aucun point de repère.
- Tu plaisantes ! Regarde l'image, tu trouveras. Taille moyenne d'un ouvrier maçon, disons un mètre soixante-quinze. Voilà ta base.
La mâchoire serrée, tapotant la table avec le réglet, Mohamed commença à mesurer.
- Ouais mais y a la distance entre les personnages et la cheminée qui les rend plus grands. J'vais tout de même pas faire une projection en perspective pour établir la proportion et...
- ........
- Ok, ok ça m'aide vachement ton silence....
- .......
Jean-Michel saisit alors le journal et se mit à lire. Derrière la barrière des pages largement déployées du journal, il esquissa un sourire que son fils ne put voir. Il entendait marmonner Mohamed entre ses dents. Quelques mots jaillissaient ainsi : hauteur, faire l'addition, purée, purée, pas l'épaisseur.
- Papa ?
- Oui ?
- J'ai pas l'épaisseur là, vraiment comment je fais pour la masse ?
- Bonne réflexion. Oui. À ton avis ? Constante ?
- Euh... Non... Dirais plus épaisse en bas et en couronne. Moins au creux. Disons conique de surface ?
- Voilà. Disons conique de surface. Et partons sur un vingt-cinq par soixante et....
- Non, non, désolé Papa mais là c'est trop et pas assez. Je serais parti sur un dix-sept au mieux et quatre-vingt en socle pour...
- D'accord ! Je prends.
Le silence se fit à nouveau. Le crayon fit des sillons de cheveux sur la tête de Mohamed tant il se le passait sans cesse dans sa chevelure. À nouveau, il se mit à marmonner.
- Volume intérieur, rayon du cylindre par PI et je multiplie, je retire l'épaisseur et...
Après vingt-cinq minutes et arrivant à la dernière page de son journal, Jean-Michel demanda :
-Alors ? T'en es où ?
- J'ai le volume mais pas le poids. Mais bon c'est trop facile ça.
- Tu as pensé au ferraillage dans ta soustraction ?
- Purée, bordel !
- Eh oui...
Momo reprit ses calculs. Il regardait de temps en temps si son père le surveillait et il trouvait alors toujours ses yeux qui le fixaient.
- Je pars sur un ferraillage en couronne aussi ? Genre panier ?
- Oui, si tu crois que ça tiendra.
- pof pof pof, ba oui avec des piliers en reprise de charge. Piliers en...
- Piliers en V. Oui. Allez, dépêche-toi, j'ai faim................................................................................
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- Et il trouva ?
- Oh oui ! Enfin avec le peu d'informations qu'il avait, il s'était débrouillé. Tu devrais lui parler de cette photo la prochaine fois que tu le verras et il te le dira lui.
- Mais il put partir en vacances alors ?
- Oui, avec ta mère et tiens-toi bien, il eut même le droit d'y aller avec la DS !
Alvar éclata de rire en écoutant la conclusion de son oncle Gilles.
- Ils avaient quand même une drôle de relation ces deux-là non ? demanda Alvar.
- Ba faut avouer que ton père, il aimait bien faire des conneries et il était parfois ingérable !
- Il avait fait quoi cette fois-ci pour mériter cette punition ?
- Je sais plus... Découché sans doute sans avertir. Tu sais ça. Il partait comme ça des fois, ton père. Pas longtemps. Il partait. En fait, il ne rentrait pas. On le voyait le matin au petit déjeuner comme d'habitude puis, le soir, on attendait. Et rien. Il ne rentrait pas, ne prévenait pas, rien, silence radio. Cela inquiétait Mamie Jocelyne et bien entendu rendait folle Yasmina car elle voyait que cela peinait tout le monde. Mais c'était incontrôlable. On le retrouvait parfois errant. Il fut ramené à la maison comme ça par des copains, des gendarmes. Tu imagines...
- J'ai essayé d'en parler avec lui une fois et il m'a juste dit que c'était comme un vide.
- Ah oui...
- Oui. Et tu sais ce que c'est ce bâtiment avec ces cheminées de refroidissement ?
- Oui, enfin, une centrale thermique. C'est pas écrit ?
- Non. Et David veut savoir pour l'expo si le grand-père a travaillé dessus mais vu les costumes des ouvriers, j'y crois pas et David non plus.
- Ouais. C'est évident. Un truc dans le Nord. Je crois. Tu as demandé à ton père ? Momo est le plus apte à te répondre. Après tout, il a étudié cette photo avec attention !
- Il m'a dit que, franchement, il n'avait pas envie de se souvenir.........................................................
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Walid avait sorti des rayons tout ce qu'il avait pu trouver sur les centrales nucléaires. Il regardait avec attention tous les détails, avait lu en diagonale les dates et avait conclu rapidement que de telles cheminées de refroidissement pouvaient avoir été construites pour autre chose qu'un programme nucléaire même si, aujourd'hui, on a tendance à les assimiler. Il avait retiré ses chaussures et, quasiment seul dans la bibliothèque de l'école à cette heure tardive, il se promenait d'un rayon à l'autre, en chaussettes. Sur l'un des postes informatique, il tapa quelques mots sur un moteur de recherche : cheminées, histoire, refroidissement, béton. Il chercha, passa des pages, tomba sur des sites certes très techniques mais qui ne lui donnaient pas l'information qu'il cherchait, identifier le lieu de ces cheminées sur cette carte-photo. Il trouva d'abord que de telles cheminées pouvaient avoir été construites pour des centrales thermiques. La brique très présente dans l'image et le château d'eau lui permirent assez rapidement de penser qu'il pourrait bien s'agir d'une centrale thermique au charbon dans le Nord ou dans l'Est. Alors qu'il faisait défiler les images sur l'écran, pianotant sur le clavier, regardant avec attention les détails pour trouver un indice, il se vit partir dans des réflexions abstraites, son œil quoique mobilisé absolument par les images, en laissait d'autres, mentales, prendre le dessus. Il voyait Jean-Jean croisé pour la première fois, dans les escaliers de l'école, il y a six mois alors qu'il était accompagné de Denis. Il se rappela d'ailleurs que c'est Denis qui, le premier, lui parla. Walid essaya alors de trouver dans ce souvenir, dans cette projection mentale de Denis, le signe avant-coureur de son drame, comme si, visualiser le disparu à un moment perdu à jamais permettrait d'en saisir l'épaisseur, et même, de prévenir ce fantôme de son histoire tragique. Puis, Walid sur cet écran, celui-là même qui forme seul ces images, vit Jean-Jean, hier, tentant de retenir un carton avant sa chute dans l'agence Lestrade et comment avec ses bras tendus, il n'avait pas réussi à retenir la masse d'archives vers le sol, se retrouvant debout avec à ses pieds des monceaux de papiers à trier. Walid entendit alors pleinement le fou rire de Jean-Jean résonner dans l'agence. En fait, c'est la voix de la documentaliste qui le réveilla de sa disparition momentanée de la bibliothèque, lui indiquant que c'était maintenant l'heure de la fermeture.
Jetant vite un dernier regard sur la centrale thermique de Morcenx, il essaya de se rappeler ce nom. Il remit ses chaussures, quitta le lieu.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il reconnut la sonnerie attribuée à Jean-Jean. Il ne décrocha pas. Il savait que ce signal ne le nécessitait pas........................
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Je regardais la ligne des ouvriers tous porteurs d'une casquette large et qui regardaient le photographe ayant reculé suffisamment pour que les immenses tours réfrigérantes rentrent dans le cadre. J'aimais immédiatement ce rendez-vous d'image, comment ceux qui travaillaient là, avaient formé une ligne de front devant le travail en cours, tentant ainsi d'en assimiler la responsabilité mais surtout la fierté. Dans le bas de l'image, à l'arrière des ouvriers, le bordel du chantier, les échafaudages, des constructions provisoires dont la fragilité de l'instant contrastait avec la solidité du béton coulé. Il est toujours émouvant de se rappeler cet éphémère et son esthétique de cabane. J'aime toujours me souvenir que le béton était coffré ainsi à cette époque, dans des lits de planches mal dégrossies comme celles des cercueils d'un western spaghetti.
Je regardais les visages autant qu'il est possible avec un agrandissement. Je voyais des sourires sur des bras croisés et une certaine jeunesse aussi. Les habits, pauvres, ravagés par les rapiècements, sont bien ceux du travail sauf pour des hommes en petit groupe détaché à la gauche de l'image où le canotier sur la tête semble même incongru dans ce moment.
Comme toujours, je me perdais dans les conjonctures de la mort. La présence figée, l'indéniable rapport que j'entretenais alors avec eux n'avait aucun sens. Aucun. L'histoire de l'architecture ne pourrait pas cette fois me tirer d'une langueur, de la forme désespérée de cette rencontre inutile. Je pourrais bien regarder ces visages, ces corps pendant des heures, rien ne fera rencontre, au mieux des  digressions sur le réel de leur vie.
Je ne saurai rien des rapports de chacun d'entre eux avec l'autre, je ne saurai rien de celui qui fit l'image, ce tombeau somptueux. Je ne saurai rien de ce que chacun aura pensé de son image ni même s'il eut l'occasion de la voir, de la partager. Le voyage d'une image jusqu'à mon pouce et mon index la pinçant reste aussi un trouble. Pourquoi est-tu venue à moi image ?
Je faisais mine de regarder l'architecture de ces tours réfrigérantes, d'avoir quelque chose à en dire, de tenir la conversation sur l'image avec Walid et Jean-Jean. J'écoutais à peine les conclusions de Walid sur son enquête menée en début de semaine. Mais je n'étais pas présent. Je n'étais pas là, avec eux à Sèvres. Comment aurais-je pu ?
Le tintement aigu d'une cuillère contre le bord d'une tasse de thé me réveilla. Je regardais Walid assis en face de moi, les coudes posés sur la table de l'agence. Son téléphone posé à sa droite. Il me dit simplement en me regardant revenir :
- Pareil.