mardi 30 mai 2017

Les Perret, méthode photographique

Voilà une carte postale plus ancienne que ce que nous voyons d'habitude sur ce blog :



Et alors ? N'avons-nous pas tout autant de plaisir à regarder cette belle édition et cette belle architecture ? Et puis, pour une fois, tout est dit sur la photographie : Chapelle de l'École de la Colombière, Chalon-sur-Saône, architectes... oui... A. et G. Perret, manque le nom du photographe qui pourrait bien être le même que celui de l'éditeur : P. Bourgeois, Paris.
Les Perret, nous avons plus l'habitude de les regarder, et surtout Auguste, sur les cartes postales du Havre, mais là, nous sommes bien avant, en 1928, devant cette modeste mais bien représentative architecture des Perret. Tout le vocabulaire rappelle en effet celui du Raincy. Et c'est tant mieux.
Je regarde cette photographie et je trouve sur ce site un dessin en perspective de cette chapelle. Même point de vue, même distance à l'objet architectural...
Comme si, finalement, la représentation du projet avant son exécution trouvait une parfaite corrélation avec la réalité photographiée à la fin du chantier. Cette superposition du point de vue, son accord parfait me laissent perplexe. Peut-on à ce point (oui...) peut-on à ce point faire coller la projection en perspective au réel rêvé, ne pourrions-nous avoir avec une construction qu'un seul et unique point de représentation ? Il va sans dire que je n'imagine pas le photographe de cette carte postale ayant à son côté le dessin des architectes pour caler sur le dépoli de sa chambre, à l'exact, l'image retournée de la chapelle. Peut-être que l'un des Frères Perret surveille le photographe...
Il y a donc un accord parfait (comme en musique) permettant par l'écrasement d'une dimension de donner la chance à la volumétrie d'offrir au mieux la vérité de son expression. Sur l'angle, en face, à quelques mètres en arrière, laisser fuir les lignes vers la hauteur de l'œil pour que deux des façades et leurs ombres puissent offrir la chance du saisissement de l'emboitage des formes. Soyons affirmatifs : un subconscient du point de vue ou mieux, une culture de l'image. On notera que cette distance ne laisse que peu de place à la contextualisation de la réalisation dont seuls quelques branchages et le début d'un mur à droite permettent de saisir son emplacement. Le photographe choisit une lumière venant du haut, surlignant peu les lignes du dessin, et ne laissant à l'ombre d'une branche d'arbre qu'une timidité peu opérante. C'est là le summum de la définition possible pour la lecture de l'architecture, comme si cette méthode photographique devait surtout laisser l'architecture raconter seule ses spécificités. On notera que le procédé d'impression en héliogravure et encrage brun foncé accentuent aussi ce séchage des lignes, on dira, leur piqué.





Sinon, c'est du Perret. Béton beau, claustras rappelant les clôtures préfabriquées que l'on trouve encore dans nos campagnes et dont l'artiste Boris Chouvellon avait fait l'heureux rapprochement, volumétrie franche un peu ici comme une villa cossue palladienne de bord de mer, rythmicité et subtilité des raccords. On ira voir que cette chapelle aujourd'hui est abandonnée, qu'elle pourrit un peu, tranquillement, à l'abri des regards. C'est la France. On a l'habitude.


Le travail datant de 2012 de Boris Chouvellon vu dans une très belle exposition à Calais en 2014, la pièce s'appelle Style Reconstruction-la Tour et elle est constituée d'éléments de clôture en béton vibré. On regrettera le socle en sable.







dimanche 28 mai 2017

Joseph Massota, plein vol






































J'aime apprendre, découvrir.
J'aime que, souvent, à partir de ce petit rectangle photographique qu'est la carte postale, je me trouve à tirer le fil d'une œuvre entière dont j'ignorais l'importance.
Pourtant, la carte postale en question est abîmée, percée, pliée et son dos est couvert d'une écriture enfantine et d'un petit dessin. Un ruban adhésif y est même collé.




































J'aurais pu jeter cette carte postale des éditions Ruyant qui porte pourtant un logotype qui me touche en tant que taille-doucier :




















Mais voilà, d'abord la surprise de la radicalité du bâtiment, la superbe allusion spatiale et la croix appliquée sur ce restaurant universitaire, tout cela m'aura permis de découvrir l'œuvre de Joseph Massota, architecte.
Nous sommes donc en plein vol au-dessus du restaurant universitaire à Saint-Césaire à Nîmes, ville pour laquelle Joseph Massota a beaucoup construit. On aimera la radicalité presque simpliste du plan, un grand camembert à l'ouverture pincée comme une meurtrière tout le long de la façade qui n'est pas sans me rappeler la passerelle de Claude Parent à Ris-Orangis. Ici, aussi, la perception intérieure ouvrant sur le paysage contraste avec le sentiment de fermeture lu depuis l'extérieur par l'enfoncement ombré des ouvertures. L'ensemble ne manque pas de nous étonner, de nous faire soupirer d'aise devant une radicalité humaniste au service ici du paysage contemplé et celui redessiné en entier par la présence affermie d'une forme aussi simple qu'elle est efficace. L'œuvre de Joseph Massota semble, si on croit la conférence en lien ci-dessous, tout entière de ce mélange. D'une grande modernité, puissamment exprimée sans remords, toujours au service d'une spatialité intelligente, c'est-à-dire, au service de ceux qui vont utiliser le lieu, l'œuvre de Joseph Massota donne une architecture forte, au caractère souvent brutaliste mais toujours empreinte d'un dessin utile, sans trop d'effets de mode ou d'un caractère monumental inutile. Pas de spectacle, mais une détermination certaine.
Je trouve une autre carte postale représentant l'un de ses chefs-d'œuvre et ici le mot n'est pas galvaudé, il s'agit de l'église Notre-Dame du Suffrage et Saint Dominique, toujours à Nîmes. La carte postale dont la photographie est de H. Collignon nous montre la nef et le chœur.





On y voit avec un immense bonheur le jeu des lumières, la radicalité de l'idée, là aussi, sa simplicité apparente. Un ovale, une mandorle percée dont l'alternance sans concession des ouvertures et des fermetures forme un filtre de couleurs, un pointillisme sur le sol qui est la preuve, une fois encore, de la richesse de l'architecture d'Art Sacré en cette période, richesse qui n'a pas attendu les photographes contemporains pour exister.
Le vide de l'église, l'absence de chaises ou de corps, prouvent que le photographe, Monsieur Collignon a su qu'ici il fallait laisser la chance à l'architecture de s'exprimer, de dire son jeu avec la lumière. On notera aussi le grand contraste entre le traitement en bois chaleureux de la charpente et le mur sur lequel elle repose. Quelle chance ce vide plein d'un esprit de lumière ! Quelle chance ce document !


















Je vous conseille donc vivement de visionner cette conférence sur l'œuvre de Joseph Massota. On regrettera cependant, alors même que des cartes postales sont utilisées pour l'illustrer, qu'aucune mention ni des éditeurs ni des photographes ne figure sous les images. À croire que les belles représentations populaires n'ont pas d'auteur. Leur modestie est leur honneur.
Nous continuerons de suivre autant que possible le travail de Joseph Massota sur ce blog.




jeudi 25 mai 2017

Les frères et leur ciment superblanc



Sous les pilotis, le long du fleuve, Jean-Michel Lestrade avait garé sa voiture. Il avait dû abaisser le pare-soleil tant la lumière sur le ciment superblanc était éblouissante. Mais sous l'ombre des pilotis, il dut, pour faire sa manœuvre, le relever.
Il n'avait dit à personne qu'il viendrait. Il faisait souvent comme ça pour ses contrôles. Il aimait être seul ou parfois simplement accompagné d'un des ouvriers-maçons ou de l'un des coffreurs. Il sortit les plans, surtout ceux de l'escalier car on l'avait appelé pour un problème de raccord sur le sol, la première marche était fissurée et surtout ne touchait pas le sol. Il n'avait d'abord pas bien compris en quoi ce détail le concernait directement mais il avait gentiment répondu qu'il irait voir.



















D'abord, Jean-Michel resta admiratif de la construction, typique de ce genre de machine qu'il aimait à travailler. À la fois pleinement inscrite dans le mouvement moderne, efficace à son rôle, sans concession à son usage ni à ses formes mais délicate, affirmée dans le paysage et offrant des lignes franches, directes, dont l'escalier très sculptural donnait depuis le point de vue des quais toute la force.
Les architectes de la Maison de la Batellerie, les frères Arsène-Henry avaient donné beaucoup de travail à Jean-Michel. Il y avait entre l'agence des architectes et l'ingénieur un respect mutuel sans effusion, tout en retenue professionnelle, une confiance que Jean-Michel aimait beaucoup. Ici, comptaient le travail, le résultat, et les idées étaient toujours les bienvenues si elles servaient le projet architectural. Un jour, les Frères Arsène-Henry demandèrent à Jean-Michel quel pourrait être le bon sens de pose des planches de banchage sachant que le résultat serait lisible sur cette blancheur du ciment superblanc. Saisissant deux planches, les faisant jouer sous le soleil du chantier, cherchant comment l'ombre des raccords viendrait surligner le dessin, Jean-Michel donna son avis qui fut, immédiatement approuvé par les architectes.
























La main de Jean-Michel passa sur ce ciment rugueux. Le petit bourrelet de ciment poussé par la pression entre les deux planches maintenant moulées avait une délicatesse de couture ou de cicatrice. L'ingénieur se mit au travail, mesura les marches, regarda le sol, passa en effet de manière inquiétante sa main sous la première marche faisant fuir une araignée qui y avait trouvé refuge. L'ingénieur se recula, se gratta la tête et reprit son plan. Il n'y avait pas à proprement parler d'erreur architecturale mais le sol, un peu trop travaillé, avait laissé couler sa matière sous le béton. Un petit raccord et tout rentrerait dans l'ordre. Jean-Michel passera un coup de fil aux architectes ce soir.

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- Ah ! Merde ! Pardon Walid ! Si, je le savais que c'était détruit, j'aurais pu t'éviter ce déplacement !
- Ba, c'est pas grave David parce que le nouveau silo il est pas mal non plu.
- Oui, c'est vrai. Bon, excuse-moi encore... Et pour la Maison de la Batellerie ? Des infos ?
- Oui, c'est toujours debout. Facile à trouver. Ça n'a pas beaucoup bougé sauf une ouverture supplémentaire sur le côté. Ça reste superbe et quel emplacement ! La vache, beau site de travail ! Et on peut toujours passer dessous, trop cool !
- Vraiment ? J'irai voir sur Google Earth. Vous avez pu faire des photos ?
- Ouais, enfin pas de trop, on s'est encore fait emmerder. On ira un dimanche matin. On sera tranquille. Jean-Jean a essayé d'organiser un vrai rendez-vous, on attend la réponse. Il rappelle les responsables demain.
- Parfait les gars. C'est un beau bâtiment pour lequel Lestrade a beaucoup travaillé. Il faut pouvoir le montrer lors de l'expo. Le béton est en bon état ?
- Ouais, super état, repris récemment je crois. Bon, par contre on fait quoi pour les silos disparus ? On oublie ? Ou...
- Non ! On piquera l'image dans le guide Paris Construit de Ionel Schein ou celui de Dominique Amouroux.
- Je vais les scanner alors. Bon, David, je dois partir, y a Jean qui m'attend à l'école.
- Ok, ok mon gars, bonne journée à tous les deux. Oh... Euh... Walid, tu sauras où trouver le guide dans l'agence ? Sous l'escalier, à gauche, troisième étagère !
- Ah ! Ok ! Ok ! Je trouverai. Merci. La bise.
- La bise.








































Par ordre d'apparitions :
-carte postale publicitaire pour le ciment superblanc Demarle Lonquety et la Société des Ciments Français, Entreprise Castagnetti et Caillez. Fonds Jean-Michel Lestrade.
-Paris construit, Ionel Schein
-Guide d'architecture contemporaine en France,  Messieurs Amouroux, Crettol et Monnet, notre bible.
Merci de ne pas copier ces documents sans l'autorisation de la Famille Lestrade.






mardi 23 mai 2017

Tranquille Royan



Je ne connais pas Sandrine Marc.
Je ne sais pas ce qui constitue sa générosité à mon égard.
Mais je reçois et je regarde.
Il s'agit d'un petit livre de photographies sur Royan, livre d'artiste car tout y donne cette belle sensation d'un montage à la main, d'une édition précieuse, délicate presque attendrie à la ville de Royan. Pas de texte contextualisant le regard, peu d'informations hors les photographies elles-mêmes et la pagination.
On y voit un Royan très marqué par les années cinquante essentiellement tourné sur ses villas et pas du tout sur le reste de l'architecture comme Notre-Dame ou d'autres constructions moins balnéaires. Il s'agit de cadrer les détails, de fouiller dans les formes, d'associer le ciel toujours bleu comme dans nos cartes postales et les couleurs et la blancheur des lieux.
Se dégage de l'ensemble, vidé souvent des habitants ou des corps prenant le soleil, une tranquillité, une paix assez étonnante, délicate, comme hors saison. Le Royan que j'aime, celui des volets clos.
Se reculant peu, au contraire affirmant la visite, on devine la photographe demandant de pouvoir entrer dans les jardins, monter sur les balcons pour cadrer ici une ferronnerie, ici une trouée dans une haie, là un coin de ciel dans une découpe du béton brésilien. Les ombres des palmes se découpent sur les écrans des façades. Matisse est venu là sans doute.
C'est beau.
Nous regretterons que, alors que toutes les villas sont bien nommées, les architectes soient oubliés. Mais je fanfaronne. Ce n'est pas si grave, je me promène et je découvre encore des points de vue à moi inconnus.
Sandrine Marc nous indique sur son colophon (vous voyez mes étudiants que c'est important) qu'elle a réalisé les photographies entre 2011 et 2014, mon exemplaire en édition d'artiste est signé. On devine une lenteur obligée par la fabrication à la main, par l'assemblage minutieux et peut-être aussi pour prendre le temps de bien connaître les images.
Alors je ne sais pas si vous pouvez acheter ce livre, je ne sais pas sa destination. Soyez jaloux !
Je vais donc vivement remercier Sandrine Marc pour cet envoi et la féliciter pour ce travail sur un Royan tranquille.
Et, devant les images, dans les espaces adoucis du cadre, je pense que cela fait bien longtemps que je suis venu là, sous le ciel de la plus belle ville du Monde.
Vous trouverez sur le site de Sandrine Marc tous les compléments d'informations sur son travail et vous comprendrez mieux les accointances avec ce blog :
http://www.sandrinemarc.com/










Comme il y a longtemps que je vous ai montré des cartes postales de Royan, voici une nouveauté qui jouera, je le crois, comme une adresse à Sandrine Marc :


Difficile de résister à cette belle carte postale de la maquette de la future ville ! Il s'agit d'une édition Bourdier comme celles que nous connaissons déjà. Je vous donne le verso car le correspondant date la carte de 1952 (!) et surtout, pour une fois, nous donne son avis positif sur la Reconstruction de la ville. On notera la touche d'humour sur les entrepreneurs qui roulent en automobile Vedette !
Pour ma part, j'aime toujours autant la nuit noire et profonde sur la moitié du cliché.







dimanche 21 mai 2017

Pragmatisme du lamellé-collé

J'aime le lamellé-collé.
J'aime cette technique peu valorisée finalement en France alors que, curieusement, elle est très présente. Si on chante les structures de béton, les voiles minces, il est peu commun de dire la grande beauté technique et aussi esthétique du lamellé-collé.
Faisons exception, regardons une belle réalisation :


Nous sommes à Brive-la-Gaillarde sous le marché couvert Georges Brassens. La carte postale est une édition IN'EDITE et la photographie est de Jean Daniel Sudres pour Scope. La carte postale est animée comme on dit chez les collectionneurs c'est-à-dire qu'elle est remplie de la vie du lieu. C'est une époque pas si lointaine où l'on pouvait photographier les gens sans que cela ne pose de problème de droit à d'image. Mais si j'aime cette présence, j'aime aussi beaucoup les cageots et cagettes de marché posés sur le sol, venant de manière amusante raconter finalement la même chose que la charpente en poutres de lamellé-collé. Comment faire structure avec un minimum de matériau, ici, le bois ? Il y a bien dans la réunion des deux objets une poésie du moment. Sur le sol, un contenant usé, réutilisé, chargé et peu valorisé, le cageot, au-dessus de la tête, une structure belle croisant les appuis et les traversants, laissant passer la lumière. On remarque en effet la très grande clarté de ce lieu couvert. On remarque aussi la minceur des poutres et la grande simplicité du dessin donnant toute la force et l'agrément de ce marché couvert. Ici, pas de gesticulation inutile, pas d'effet de style trop marqué mais un pragmatisme heureux et sobre qui laisse à la vie toute la place. Nous ne trouvons pas le nom de l'architecte, dommage.
"Le discours est le visage de l'esprit."


Ce n'est pas moi qui le dis mais le correspondant de cette carte postale Combier nous montrant le gymnase Raymond Aubertin de Villeparisis. Le photographe est venu de suite, juste à la fin de la livraison du gymnase. Regardez, la barrière n'est pas terminée, l'arbre est tout frêle. Et, partout, le bleu déteint sur l'image, comme si le ciel venait rejoindre l'architecture. Les fuyantes accentuent la courbe de la charpente, elle aussi, en lamellé-collé. Il fallait du pas cher, du couvrant, du solide et sans doute aussi quelque chose de rapide à monter. L'architecte, Monsieur Trannoy a bien répondu au cahier des charges. On a construit son gymnase avec ce pragmatisme et c'est tant mieux.
Quelques années plus tard :


La barrière est posée, la haie a poussé, l'arbuste a pris ses aises. Les efforts des corps ont dû, à l'intérieur du gymnase, produire des joies et des douleurs. Les garçons ont mis leur short blanc si court. Le photographe des éditions Abeilles-Cartes a-t-il vu le vieux cliché de son concurrent pour reprendre ainsi avec obstination le même point de vue ? Est-il le même photographe ayant changé de maison d'édition ? Pourquoi cette persistance ? Y-aurait-il un point de vue idéal sur une architecture aussi simple, aussi nécessaire, aussi touchante ?
Je ne sais pas. J'imagine.
J'imagine.
On pourra peut-être un jour le demander à Monsieur Rolf Walter, le photographe de cette carte postale pour Lyna et qui est devenu sur ce blog une véritable star.
Je ne résiste pas d'aller en Google Car voir ce que tout cela est devenu. On s'amusera de coller sur la vue de la Google Car la carte postale. Persistance du point de vue, je vous disais.